Première mise à jour sur le mouvement des hurluberlus de New York

Sur les « idées »

Des artistes aux anarchistes, la réaction a en général été « mais bien sûr c’est complètement stupide, mais c’est trop gros pour qu’on l’ignore. » Il y la rengaine anarchiste habituelle sur les idées qu’expriment les gens dans l’occupation, que ce soit dans l’assemblée générale ou sur des affiches et des banderoles. « Ils ne sont pas ceci », « ils ne sont pas cela », « ils ne parlent pas du capitalisme », « ils ne parlent pas de l’Amérique », « ils croient à la liberté », « ils parlent de non-violence ». L’autre grief commun, de l’homme de la rue comme dans les médias, c’est que les participants sont incohérents ou qu’ils ne savent pas ce qu’ils veulent. Il se peut que ce soit la principale vérité de toute cette situation, son incohérence totale.

D’un côté, le discours pacifiste ne devrait pas trop nous surprendre étant donné à quel point on s’est délibérément appliqué, depuis les années 60, à instiller ce langage dans l’esprit de chacun. D’un autre côté, ce n’est pas vraiment la question. Nous ne croyons pas aux idées ! La réalité est ce qui est dit dans une assemblée générale ou sur un morceau de carton a peu, sinon aucun, lien avec ce qui est fait une heure plus tard. C’est comme ce qu’écrivait Martin Glaberman sur la conscience. Dans les années 1940, comme la majeure partie du mouvement ouvrier, la UAW [United Auto Workers, syndicat unifié des travailleurs de l’automobile — ndt] votait à 2 contre 1 un accord de renoncement à la grève. Glaberman :
« Il était plutôt censé de tirer la conclusion que la conscience des travailleurs de l’automobile était d’avoir placé le patriotisme devant les intérêts de classe ; que dans une guerre importante les travailleurs ne devait pas faire grève ; peu importe la provocation, la production de guerre doit se poursuivre.

Il y avait pourtant un léger problème. Avant le vote, pendant celui-ci, et après, la majorité des travailleurs de l’automobile firent des grèves sauvages. Quelle était alors la conscience de ces travailleurs ? Étaient-ils pour ou contre cet accord de renoncement à la grève ? Il y avait un autre problème. Comme dans la plupart des scrutins, la plupart des gens ne votèrent pas. La majorité qui avant voté le pacte n’était pas la majorité des membres de l’UAW. Mais les grévistes comprenaient une majorité de UAW. Faire l’expérience de l’usine peut vous donner un certain recul sur la façon dont ces choses-là fonctionnent. Un type, dans son salon, qui écoute les pertes du front et les bulletins de guerre, vote pour réaffirmer l’accord de renoncement à la grève. Le jour d’après, en allant au boulot, le contremaitre le réprimande, et il dit « va chier », et il débraye. Et vous dites, « je pensais que tu était pour l’accord de renoncement à la grève ». Et il répond, « ouais, sûr, mais regarde ce connard ».

À chacune des étapes, la situation de la semaine dernière a complétement validé tout ça. Brandissant des banderoles et des panneaux proclamant les trucs les plus stupides imaginables — « les banques ont été renflouées, nous, juste floués », « Wall Street est à nous », « Cupidité d’entreprise », « Taxez Wall Street », « Zombies d’entreprise », « À bas la Réserve fédérale », « Taxez les riches », « Wall Street nous a volés » — le samedi 1er octobre, la manifestation s’est spontanément déplacée vers le pont de Brooklyn, s’accrochant avec les flics et bloquant le trafic du pont pendant cinq heures. Un vieil ouvrier qui regardait un type voler le chapeau d’un officier de police alors qu’il tentait d’arrêter des gamins et le lancer dans les airs sous les acclamations de la foule est une des souvenirs préférés des participants de cette journée. La même chose est arrivée le 5 octobre : le débrayage étudiant massif et la marche (des milliers d’étudiants et d’enseignants) pour rejoindre la manif cacochyme géante des syndicats et des organisations ont trouvé leur prolongement dans la déviation en direction de Wall Street, emmenée par certains des occupants. Certainement une des pires destinations envisageables, et pourtant les jeunes se sont amusés pendant des heures entre eux et avec la police, trouvant à maintes reprises un moyen de franchir le blocage policier qui nous séparait et se répandant dans les rues. Ce n’étaient pas des anarchistes, c’étaient les freaks du parc Zuccotti et des centaines de leurs copains.

Ainsi dans les deux cas, la situation avait évoluée et avancé, estimant que les nouvelles limites étaient en quelque sorte étroites, et les dépassant avec facilité. Généralement ce niveau d’affrontement ne survient pas d’une façon aussi persistante.

     

Pourquoi cela semble différent

Ce à quoi nous avons assisté ces dix dernières années à New York : principalement des mobilisations antimondialistes et contre la guerre, qui ont duré entre 1 et 3 jours. La violence dans ces cas-là relevait du black bloc. Les occupations étudiantes étaient largement composées de « partisans actifs ». Les fêtes de rues anarchistes qui ressemblaient au mieux à une reprise des rues (Reclaim the streets, le mouvement londonien des années 90 — ndt). Des assassinats policiers et leurs réactions conséquentes et hautement contrôlées, par des types comme Al Sharpton (militant noir des droits civiques) et des organisations communautaires. Ce qu’on peut dire maintenant c’est que ce qui se passe ne ressemble à rien de tout ça. Ce n’est pas pour envisager davantage. Là tout de suite, on n’a aucune idée de ce qui va se passer. Il est toutefois tout à fait évident que chaque jour, depuis les dix derniers jours, la situation a évolué et s’est développée à un niveau et à une vitesse que personne n’anticipait, nous y compris.

L’occupation du parc Zuccotti, nombreux sont ceux qui se le rappellent mutuellement, n’est pas une vraie occupation — elle a lieu dans un parc privé et est autorisée par la police. Ce n’est donc pas une vraie occupation parce qu’elle ne bloque rien et ne s’empare de rien, qu’elle n’est pas illégale, etc. Mais une fois encore, comme avec les questions de violence (pour ou contre) et de conscience (réactionnaire ou révolutionnaire) déjà citée, avec ce point de vue sur l’occupation on rate l’essentiel. Normalement, à New York, rien ne dure. Si on fait une occupation, on a de la chance qu’elle dure plus d’une journée. Si on fait un long diner, on a de la chance de passer cette longue période en compagnie d’amis. Entre la police et la cadence de la ville, rien ne dure jamais. De même, dans les milieux politiques, « l’amitié » est celle d’individus qui se connaissent depuis quelques mois ou un an. La rotation dans les milieux est à ce point rapide, faisant que tout redémarre de la case départ chaque année ou tous les deux ans, et ça rend le mouchardage d’autant plus facile.

Ainsi, contrairement à la croyance populaire, quelque chose est bloqué au parc Zuccotti — c’est juste qu’il s’agit du continuum espace-temps. Et cela permet aux occupants de rester ensemble et juste d’être ensemble pour 20 jours à présent. Ce qu’ils ont maintenant, c’est simplement un espace où le pékin du coin peut se pointer et piquer sa crise avec d’autres sur la merde dans leurs vies merdiques. Un paquet d’hurluberlus et de laissés-pour-compte qui se sont pointés seuls disent qu’ils ne veulent pas partir parce qu’ils se sont fait de trop bons copains. La nuit le parc est couvert de corps endormis pressés les uns contre les autres, 4, 5, 6 à la fois dans leurs sacs de couchage comme des petites saucisses bizarres. Leur nouveau slogan n’est pas « occupez tout » mais « occupez ensemble ». Et dans les manifs ils éprouvent cette force un peu plus à chaque fois.

Il y a le sentiment que, depuis l’occupation du pont de Brooklyn, tout l’accent sur « Wall Street » avancé au départ est vraiment passé au second plan, comme une autre idée folle parmi les milliards d’idées complètement loufoques qui fusent de la bouche des gens. Le seul slogan unificateur qui reste est « Nous sommes les 99% » qui est complètement populiste, vide et universel, empêchant donc la réapparition des cadres politiques habituels. Avec cette évolution, la situation menace de n’avoir plus aucune référence stable.

Cela fait déjà longtemps que les jeunes américains n’ont plus aucune sorte de foi dans la politique ou quoi que ce soit d’autre. Donc qu’est-ce qui va se passer quand une foule d’entre eux se réunissent et tentent de faire un mouvement ? Taré à fond les ballons. Donc pour conclure, le mouvement des hurluberlus est du genre sympa. Résolument zarbi.

Une chose qu’il faut remarquer c’est qu’on voit réapparaitre les activistes comme dans une réunion de famille, les raclures de la ville qu’on avait pas vu depuis des années, pas depuis la dernière mobilisation. De plus en plus tout le monde accourt frénétiquement, comme s’ils avaient finalement une raison de vivre. On pense juste que, au lieu de flipper et de se réfugier dans les conneries mentales psychologiques digne d’un organisateur gauchiste, ou de cavaler toute la sainte journée à la recherche de l’instant crucial comme s’il s’agissait d’une journée d’action antimondialisation, il est important de reconnaître la situation pour ce qu’elle est — qu’elle peut ou ne peut pas être explosive, qu’elle peut être une sorte de commencement, la création d’un espace — et agir en fonction.

Sur le moment ce qui est essentiel c’est de diffuser l’idée de l’économie et de la ville comme un système de flux, à l’opposé de l’idée actuelle d’une économie dirigée par des banques et Wall Street. Avec ça, la diffusion de l’idée de bloquer ces flux. C’est déjà en train de prendre assez largement. La semaine dernière tout le monde a pensé à des grèves, des blocages du trafic et à d’autres occupations. Samedi dernier, on a eu des milliers de gens sur Washington Square, dont beaucoup étaient matériellement prêts à rester. Bien que tout le monde y ait pensé, y compris dans tous les nouveaux articles, à cause de la mauvaise communication et d’un mauvais planning, l’opportunité de l’occupation d’un deuxième parc, plus important, a été perdue.

La semaine prochaine sera importante en termes de maintien de l’élan et de diffusion concrète du mouvement à d’autres zones. Les étudiants s’organisent, et ils auront une assemblée de toute la ville, toutes les universités et les lycées, samedi prochain. Cette assemblée, qui pourrait comprendre des milliers de participants, coïncide avec la deuxième manifestation massive de Occupy Wall Street.

Le plus important est de créer davantage d’espaces comme Zuccotti.

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