Deuxième mise à jour sur le mouvement des hurluberlus de New York

Occupy Wall Street (OWS) a lieu depuis plus d’un mois à présent, et contre toute attente, il continue de grandir de sa façon propre, bizarre. Ce qui suit est un bref compte-rendu des événements récents et de quelques réflexions sur la situation en cours. Cette lettre est pour nos amis là-bas, dans les occupations des autres états, et pour ceux qui veulent comprendre ce qui se passe au loin.

Les événements de la semaine dernière

Après l’annonce par la ville que le parc serait « nettoyé » le matin du vendredi 14 octobre, OWS a diffusé un appel à la défense et au soutien qui a drainé 4 000 personnes au parc Zuccotti à 4 h du matin. Le parc était bondé, nombre de gens étaient là pour la première fois, et une AG gigantesque s’est tenue où on a parlé de la situation. Vers 7h, il a été annoncé que la ville avait fait marche arrière et annulait l’expulsion. Tout le monde était aux anges ; les gens ne savaient pour autant pas ce qui allait se passer ensuite dans la mesure où tellement de gens avaient anticipé un conflit majeur.

Dans l’heure qui a suivi, plusieurs contingents différents ont quitté le parc, deux vers le sud par Broadway, en direction de Wall Street, et un autre vers le nord, toujours sur Broadway, vers l’hôtel de ville. La deuxième troupe qui allait vers le sud était lente et désorganisée au départ, mais finalement 300 personnes étaient dans la rue, évitant de se faire bloquer par la police. La foule se confronta ensuite au trafic routier sur Beaver Street et retrouva un autre groupe d’environ 500 personnes qui se dirigeait vers Wall Street. Pendant ce chaos de près de 90 minutes qui eut lieu dans le centre-ville de Manhattan, une autre marche avait pris la direction de l’hôtel de ville. On ne savait toujours pas à quoi elle ressemblait bien qu’on eût appris que des arrestations avaient lieu.

Après plusieurs semaines d’allers et venues dans les rues et vis-à-vis de la violence, les marches de vendredis ont pris un tour sauvage. Quiconque affirme que cette expérience ne change pas les gens délire : les marches de vendredi étaient une intelligence collective qui se déplaçait dans les rues pendant 90 minutes, tirant des leçons de la semaine écoulée et en prenant de nouvelles. Mettre les caméras et les caméramans en première ligne. Encercler les flics avec des symboles pacifiques et les attaquer ensuite, ou attaquer d’abord et faire ensuite des signes de paix. Rester ensemble et courir ensemble. Pour cette raison, jamais les flics ce matin-là ne furent préparés — toute la semaine précédente, ils avaient perdu le contrôle. Les flics roulèrent sur un observateur légal et cognèrent un tas de gens durant les marches. Un type qui s’était fait tabasser avait le VIH, et il a déclaré aux journaux que le flic ferait mieux de se faire tester parce qu’il y avait du sang partout. Dans ces cas-là, la contradiction complète entre les idées et l’action continue à prévaloir : des bureaucrates du syndicat SEIU (Union internationale des employés de services, énorme centrale syndicale regroupant 2 millions de travailleurs — ndt) dans des courses folles dans les rues, des poussées suivies de signes de paix, nique la police clamé suivi de les flics sont dans les 99 %, des manifestants « pacifiques » répandant le chaos alors que des anarchistes black blocs sont juste en train de défiler, et ce qui est peut-être plus hilarant, des gamins qui se font arrêter en train de vouloir libérer leurs copains qui pensent ensuite qu’ils peuvent juste « expliquer » la situation aux officiers de police. Toutefois, pour la première fois depuis le 17 septembre, les flics ont commencé à faire peser des charges lourdes. Nombre de gens arrêtés durant les marches de samedi ont été inculpés de divers délits, mais principalement de rébellion et outrage.

Le samedi 15 octobre fut un triste prolongement du vendredi victorieux. Une fête-manif massive était prévue à Times Square et les ex-contestataires antimondialisation appelèrent à une désobéissance civile vis-à-vis des banques. Times Square est devenue un classique de la contestation newyorkaise parce que la place est hypercontrôlée. La police de NY avait divisé la zone en quatre parties avec des barricades et les gens étaient littéralement englués dans un ralenti sans but — si la police de NY est bonne à quelque chose, c’est bien à produire un effet macabre. Il y a eu quelques confrontations avec la police qui ont débouché sur quelques dizaines d’arrestations. À la fin, beaucoup avait un sentiment positif à propos de Times Square parce qu’ils avaient été impressionnés par l’incroyable affluence, possiblement plus de 25 000 personnes. Les meilleurs projets ce jour-là étaient des plans secrets pour tenter d’étendre l’occupation à un parc dans le centre de Manhattan et un autre à Washington Square. L’un de ces plans avait été concocté par le comité d’action directe d’OWS et un autre par une fraction autonome : malheureusement aucun des deux ne réussit. Le parc du centre fut verrouillé de façon préemptive par des vigiles et la police, et alors que des milliers de gens se trouvaient au parc de Washington Square, l’immensité du par cet la forte présence policière firent qu’il était impossible à tenir. Quelques marches partirent dans la ville, certaines emmenées par des anarchistes, d’autres par personne. L’assemblée des étudiants de toute la ville fut un autre temps fort de la journée, en premier lieu parce qu’elle avait attirée plus de 500 étudiants au parc de Washington Square à midi (un nombre habituellement inouï). La réunion était envahie d’organisations de gauche sectaires et des politiques identitaires usuelles, mais l’ambiance générale était d’être prêts à agir.

Slogans et banderoles du vendredi:
Nous sommes légion
Le Caire, Manhattan
Pour l’heure nous voulons juste votre fric
Ma nuit avec Ashton
Trop bon pour laisser bonté (béton, tomber — ndt) — en avant NY !
Taxe mon cul/au cul cette taxe

Les subjectivités dans la situation
Au cours de la progression quotidienne de ce mouvement, on observe la (ré)émergence de plusieurs positions subjectives, mais en particulier cette du militant anarchiste. Les militants jusqu’à présent sont ceux dont l’identité repose sur être l’extrême gauche de la gauche. Ceux qui insistent pour qu’on se pointe tout en noir un matin de semaine à une marche qui est des plus joyeuses parce que, pour une fois, personne ne sait qui est qui. La marche du vendredi matin était dix fois mieux qu’un black bloc parce qu’à l’exception de quelques-uns, personne ne portait un uniforme et personne n’était un spécialiste de la « militance » — tout le monde était complice, sans distinction. Et cela s’est vu dans la façon dont la marche se déplaçait, avec une intelligence collective jamais vue à NY, ni même souvent aux EU. Le refrain était « Prenez les trottoirs, contournez ! » ce qui permettait à la marche de circonvenir à plusieurs reprises les flics et de continuer à revenir dans la rue. « Pas par là, c’est un piège » et « courez ! ». À la une des journaux le lendemain, il y avait des photos de gamins sautant par-dessus les barricades, courant, glissant — bien que cela ait ressemblé à une poursuite, ce n’en était pas une ; c’était juste nous qui déconnions à courir les rues ensemble.

L’opération militante se divise en deux : 1) c’est une extraction de la situation et une réaffirmation de la position subjective et 2) c’est une tentative de distiller et de capturer la situation sous forme d’éléments abstraits par une logique formelle d’« action directe ». Des mots comme « dure » ou « molle » sont employés pour qualifier des occupations, amenant à des questions tarabiscotées pour savoir si oui ou non Zuccotti Park est une « vraie » occupation. Ce qui les intéresse ce n’est pas ce qui se passe, mais plutôt comment ce qui survient se conforme à des principes anarchistes préétablis. De leur point de vue, donc, Zuccotti Park est un campement apprivoisé autorisé par la ville et la police — ce n’est pas, et ils le répètent sans cesse, une occupation réelle. Leur stratégie, qui se déploie à partir de cette critique, est l’escalade de la situation : occupations 100 % illégales, actions militantes dans les rues, etc. le problème n’est pas dans ces actions, mais dans la lecture de la situation, l’idée d’escalade étant plus illégale ou plus militante. Ceci se manifeste d’une autre façon dans le questionnement permanent de la participation des individus par la simple question : ont-ils « pris » la rue ou non ? Marcher dans les rues sans le consentement de la police est militant et par conséquent bien, alors que ne pas prendre la rue est du réformisme de gauche. En plus de laisser de côté toute considération tactique, ce qui est important pour les militants anarchistes n’est pas ce qui se passe entre les gens mais plutôt qu’une « action directe » a eu lieu. Ce qui est perdu dans ces interprétations c’est la capacité de s’abandonner à la situation, aux transformations réelles qui ont lieu en termes de mélange des expériences, de développement de l’intelligence collective, et de partage de la vie. Finalement l’obsession du militant est issue d’une faiblesse qui se mesure à l’aune des plus misérables restrictions légales et qui affirme encore et encore la police comme étant l’ennemi principal.

Pour nous, ce qui est si intéressant à propos de ce mouvement, c’est qu’il a uni un certain nombre de gens ensemble en les détachant de leur attaches subjectives habituelles. S’il y a une cohérence qui se développe, c’est celle de faire des choses ensemble — pas celle d’avoir des conversations politiques ou des groupes de lecture. Ils sont plutôt dans une situation commune, développant des liens sur la base d’une disposition partagée, une longueur d’onde partagée sur le moment. Cette façon de se lier rassemble les gens et indépendant des frontières normales sociales et politiques, transformant chacun dans la situation et faisant évoluer leurs univers subjectifs. C’est pour cela que certaines personnes qualifient Zuccotti Park de laboratoire pour une subjectivité mutante. Cette mutation survient aussi à l’extérieur du parc, mais pour se poursuivre elle a besoin de temps et d’espace. Ainsi, dans la première lettre nous disions que la chose la plus importante était le blocage des flux ; à cela nous ajoutons, s’ouvrir à des nouveaux devenirs mutants.

Répandez la mutation!
Il faut aussi souligner que OWS est unique parce que, par le biais du cadre vide du 99 %, il part des conditions de vie des gens et leur partage pour peut-être la première fois. Cela le place en-dehors des limites de la politique et de toutes les formes que la politique a prises dans les dernières décennies — antimondialisation, anarchisme, activisme. Pour l’instant, à partir de bien des points de vue différents, des démocrates, des anarchistes tout comme des citoyens tentent de saisir la situation et de la remettre dans le cadre normal de la politique — « il y a juste tant de questions qui sont soulevées à Zuccotti Park ! ». Mais en dépit de la prédominance de ces cadres politiques, dans chacun des cas, quand il s’agit de la réalité, ces tentatives échouent. Les hurluberlus pourraient ne pas s’en foutre. Donc voilà une prédiction : ce à quoi nous assistons, toute cette incohérence massive, toute cette gentillesse, tous ces hurluberlus et toute cette colère — c’est juste le début. Nous avons dit auparavant et nous le dirons encore : la politique a failli il y a bien longtemps en Amérique, et la subjectivité, un élément-clé de la politique, est en train de faillir aussi. Dorénavant les tentatives de politiser des situations continueront à échouer lamentablement (nous l’espérons !). Et donc quand quelque chose surviendra, ce sera bien plus terrifiant et incompréhensible que quiconque peut l’imaginer.


Pour l’heure

Donc, une autre façon de se rattacher à la situation, au-delà de celles des politiques : construire le parti — pour ceux qui ont été changés, pour ceux qui ont rejoint la situation et ont trouvé quelque chose à quoi se raccrocher. Parce que la réalité est que ce mouvement prendra fin et que, alors que d’une part nous pouvons le pousser au-delà de ses limites de toutes nos forces, nous pouvons aussi préparer les espaces qui permettront à ce qui est en train de croitre ici de se poursuivre quand le mouvement mourra. Cela signifie que nous ne devons pas désespérer tous les jours face aux signes de son possible déclin, de notre incapacité à faire « la chose » qui pourrait le faire durer.
Répandez la mutation !

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